Marc Bière
Ce 19 janvier 1962, à Alger, se tenait une réunion au sommet des cadres du mouvement de résistance France Résurrection
France Résurrection avait été créé par deux héros de la Résistance lors de la Deuxième Guerre Mondiale : Le Colonel Rémy et le Marquis de Brousse de Montpeyroux de Limoges-Bretagne.
Deux opérations étaient à l’actif de cette organisation : le Maquis de Bouguirat sous le Commandement du Capitaine Souètre, et du Cheik Tekouk ben Tekouk mais aussi le Putsch des Généraux à Alger, aux côtés des Commandos de l’Air, véritables artisans du coup de force.
Ces deux opérations avaient été exécutées dans le calme et sans aucune victime.
Au moment de l’entrée générale dans la clandestinité, les responsables de ce mouvement n’avaient pas rejoint l’OAS pour des raisons de fond.
Au sein même du Poste de Commandement de l’organisation sur le boulevard du Front de Mer, il y avait là des militaires et des civils, des hommes matures et des jeunes, des femmes et des vieillards, des arabes, des berbères, des européens, des juifs, des chrétiens, des musulmans, des laïcs mais aussi des représentants de l’ancien et du nouveau régime français et enfin les responsables du mouvement à Alger, Oran et Constantine.
C’était la réunion de la dernière chance, tout le monde s’en doutait. Les visages étaient graves, tendus. Le silence régnait. Chacun se regardait. Tout allait se jouer dans les jours à venir.
La table qui accueillait les participants était rectangulaire, en bois massif, longue, immense. Elle avait été nettoyée la veille
Vingt et une chaises étaient disposées autour. Et derrière chacune des chaises, il y en avait tout autant. Chacun avait trouvé sa place. Devant chacun, un verre et une petite bouteille d’eau. Pas de papiers, pas de crayon. On ne prenait pas de notes par précaution. Tout était dans les têtes et dans les cœurs.
Au fond, à la tribune, se tenait René Villard, le chef de l’organisation pour l’Algérie, encadré à sa droite par Louis de Charbonnière, émissaire de Paris, et Jean Marie Llobet, chef des jeunes du mouvement, 19 ans, presque 20 ans, un pur héros romantique qui faisait battre tous les cœurs des jeunes filles algéroises mais que ne voyait que Dieu.
A l’autre bout se tenaient, le Capitaine Jacques Du Rouchet, Chef des Opérations militaires, encadré par Aimé Sage, responsable de la sécurité, et Jean Sarradet, le négociateur.
Les six hommes des deux bouts de table allaient mourir dans l’année. Ils ne s’en doutaient pas.
Un grand nombre des autres, dont les et les vieillards, allait les suivre dans la tombe mais ils ne l’imaginaient même pas, non plus.
Tout le monde se regardait. Les yeux scrutaient les visages. Les oreilles étaient silencieuses. Les mains ne bougeaient plus.
Lorsque René Villard prit la parole, tous les regards convergèrent vers lui. En quelques phrases simples, il résuma la situation.
C’était la fin. Nous étions à l’heure du choix, le choix entre trois solutions :
- Rester une Province de 15 départements au sein de la France,
- Créer un Etat fédéral respectant les intérêts des trois Peuples : Berbères, Arabes et Européens,
- Se voir imposer, par la force, un Etat algérien centralisateur et monothéiste, arabe et musulman.
Les discussions allèrent bon train. Jean Sarradet expliqua le détail des négociations dont il avait pris l’initiative.
Chacun fit le point sur les forces et les faiblesses de la population et des réseaux en place.
La conclusion fut rapide :
- Ni le Gouvernement français, ni le FLN, ni même l’OAS n’envisageaient que l’Algérie puisse rester le socle de 15 départements français. Les fractures étaient trop profondes. Cette bataille-là était perdue.
- Ni le Gouvernement français, ni le FLN, ni même l’OAS, n’accepteraient une partition de l’Algérie.
- Et pourtant, la seule solution réaliste, porteuse d’un avenir fraternel et prospère, était l’Etat Fédéral.
C’est vers cette dernière solution effectivement que France Résurrection devait s’engager et commencer des discussions, des négociations avec toutes les bonnes volontés de part et d’autre.
René Villard ne cacha pas que les risques étaient mortels.
Quel serait le plan des tenants du pouvoir dans les trois camps, Gouvernement, FLN, OAS :
Eliminer toute dissension interne. Imposer un leader.
Forcer, d’une manière ou d’une autre, la population européenne à fuir le territoire algérien,
- Installer le Gouvernement arabe et rompre les liens avec la France,
- Poursuivre le combat sur le sol français.
René Villard ne pensait pas si bien dire.
Il fut abattu le lendemain. Jean Llobet, le Capitaine Du Rouchet suivirent puis Mouloud Feraoun et ses amis, Aimé Sage, Jean Sarradet et enfin Louis de Charbonnière et tous les autres. Plus de 30 personnes furent exécutées d’une manière ou d’une autre par des mercenaires.
Le 23 mars, le quartier de Bab el Oued fut attaqué par les forces françaises.
Le 26 mars, l’armée française tira à bout portant sur les manifestants d’Alger, désarmés, faisant des dizaines de mort et des dizaines de blessés..
Le 5 juillet, les troupes de l’ALN enlevèrent et massacrèrent des centaines de Pieds-Noirs, sous les yeux des soldats français, l’arme au pied.
Le Gouvernement Algérien s’installa. Un nouvel Etat venait de naître.
Deux peuples s’enfoncèrent dans l’anonymat et l’Exil : les Berbères et les Pieds-Noirs.
Ils abandonnèrent tout : leurs lieux de vie, leurs meubles, leurs souvenirs, leurs instruments de travail, leurs véhicules, leurs cimetières, tout ce qui fait la vie de familles modestes et pacifiques.
Après le Génocide, ce fut l’Exode et la dispersion sur les cinq continents pour des millions d’innocents, victimes d’une entente fratricide.
Pendant cinq décennies, Les Pieds-Noirs essayèrent de s’intégrer, de reconstruire leurs lieux de vie et d’éduquer leurs enfants.
A l’heure où, ils pouvaient légitimement croire qu’ils devaient s’intégrer et oublier les souffrances du passé, les islamistes fondamentalistes attaquèrent le territoire national, le sanctuaire de la France.
Tout recommençait : les attentats, les morts, les inquiétudes sur l’avenir.
Les prédictions les plus pessimistes se vérifièrent.
Les autorités françaises démontrèrent, une nouvelle fois, qu’elles ne prenaient pas la mesure de l’enjeu.
Deux solutions se dessinèrent pour les Pieds-Noirs et les Berbères :
- Subir, mourir et ne rien dire,
- Se dresser, s’affirmer et prendre leurs destins en mains.
C’est dans l’indifférence générale, y compris ceux de leurs compatriotes, qu’ils créèrent deux gouvernements provisoires en exil :
- Un mouvement prônant l'autodétermination de la Kabylie, a été formé, le 1er juin 2010 dans la soirée à Paris. Un gouvernement provisoire « pour ne plus subir l'injustice, le mépris, la domination du gouvernement d'Alger » s’est formé dans le même élan.
- Un mouvement prônant l’instauration d’un Etat Pied-Noir s’est déclaré le 1er octobre 2016 Le 1er Novembre 2016, un Gouvernement fut mis en place.

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